J’ai à peine pris connaissance du macabre document que ma fortuite invitée me l’arrache des mains en posant « qu’est-ce que ça dit ? » comme si elle attendait réellement une réponse de ma part. Au moins, chaque seconde où ses yeux s’affairent à lire la paperasse ne faisant que déclarer ma mort d’ici cinq jours sera autant de temps pour moi pour m’efforcer de retrouver un teint humain et non pas celui du mort-vivant que, finalement, je semble être. Administrativement parlant.
Heureusement, Amelia va m’y aider. Mais je ne le sais pas encore.

Je l’observe plus ou moins furtivement en faisant semblant de farfouiller dans toutes les horloges qui viennent simultanément de passer à 73:44 dans une parfaite symbiose. Il y’en a bien une vingtaine. Elle tient un visage grave en scrutant le document puis passe à une mimique pensive assez surjouée pour finir par retrouver ses traits détendus d’infirmière improvisée qu’elle était il y’a quelques minutes, lorsque les horloges indiquaient encore probablement 73:58 et que je ne me triturais pas encore le cerveau à chercher une signification à cet angoissant bordel.
- On dirait une erreur. C’est écrit « Conrad Markov. » Mais vous, c’est bien Conrad McDowell ? Non ? J’ai vu ça sur la boîte à lettres que vous avez défoncée!, qu’elle me dit en m’adressant un grand sourire de sorte que ses yeux s’en trouve presque fermés.
Je sens alors mon teint passer du pâle-cadavre au rouge-grand-brûlé. Ce n’est pas que je me sente flatté par autant d’attention, mais cette naïve petite merdeuse vient de poser le doigt sur un sujet sensible. Comme si McDowell était le seul nom de famille que j’ai jamais porté – c’est à dire en essayant de paraître un minimum équanime, je répond après un léger gloussement :
- Une erreur oui… euh…tu as sûrement raison. – C’est cela même. Une erreur d’adresse pour un paquet qui n’en a pas. Ta perspicacité à des limites, cocotte. – Je passerai au centre postal dans la journée pour déposer ça…
- Hors de question! Vous êtes blessé et je vous ai retrouvé étalé inconscient presque sur le trottoir! Vous avez juste besoin de repos! Au moins cinq jours! », le tout sur le ton sévère d’une mère et ponctué par un sourire en coin assisté d’un clin d’oeil. « Cinq jours », tu m’as pas dit que t’étais étudiante en médecine ma jolie. « Cinq jours », ce n’est qu’une coïncidence ? « Cinq jours », et pourquoi ce clin d’oeil ?
Reprise du ton équanime :
- Il faut vraiment que j’aille le rendre. Il a l’air du genre important, vu le petit mot assorti…
- Laissez, j’irai pour vous! » Et voilà qu’elle commence à rassembler le contenu du colis, si ce n’est une des horloges que je tiens encore dans ma main.
Et ses mouvements s’accélerent subitement pour ré-emballer le colis aussi proprement que possible puis pour se diriger vers la porte d’entrée – en courant, presque. Je la rattrape aussi vite que ce putain de pied me le permet et la saisi par le bras aussi peu violemment que mon état psychique me le permet à ce moment précis.
- Vraiment, ne te dérange pas pour si peu. L’agence est à à peine 10 minutes d’ici…
- Vous ne pensez pas sérieusement à conduire ?
- Euh… Ma voiture à une boite automatique, mon pied ne me servira que très peu.
- Non.
- Si.
Et blah, blah, blah. Après une scéance prolongée de « – Non – Si, si – J’insiste – Votre santé – Tes études – Laissez – Aucun problème pour moi » de plus en plus tendue, voilà qu’elle donne un coup de semelle sur mon pied bandé comme s’il s’agissait d’une pelle à enfoncer dans une terre sèche et graniteuse. Et voilà, qu’elle se barre en courant et que je me tord de douleur entre deux « p’tite salope, reviens ici ! »
J’ai à peine entamé ma demi-course à cloche pied pour rattraper la petite garce qui fuit – tout à fait à l’opposé de ce qu’elle m’a dit être sa maison – que j’entend un bruit suspect en direction de la mienne. A travers la fenêtre de la salle de bain, j’observe que ladite pièce est très enfumée.
Oh, une flamme.
Oh, voilà qu’une déflagration déflagre de ma cuisine.
Oh, voilà que je me retrouve à nouveau en peignoir dans mon allée après coordination de l’onde de choc et de ma vaine fuite. A la différence près que cette fois, le vêtement est en feu. Je me roule dans tout les sens, les oreilles sifflantes, noirciçant de souffre ma pelouse qui n’est plus à ça près. Je suis dehors, vêtu d’un caleçon et d’un peignoir en lambeaux, et j’entrevois la petite garce grimper à l’arrière d’une voiture qui part directement en trombe au bout de la rue pendant que l’horloge que je serre dans ma main gauche vient de passer à 73:37. Tout rond.

Et tout le voisinage est de sortie, paniqué par tout ce raffut.
Y compris la petite vieille habitant la petite bicoque à la droite de la mienne, d’ailleurs.