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- Monsieur ! Monsieur ! Vous allez bien ?
Je suis réveillé par une forme noire qui fait éclipse au soleil, une sorte de contre-jour parfait qui me tire de ma léthargie. Je n’ai pas encore repris totalement possession de ma vue et cette forme noire aux contours flous pourrait bien être n’importe quoi avec un magnétophone derrière. Une sorte de drap volant se faisant passer pour une charmante demoiselle, qui me parle, à moi, le mec qui aime tellement sa boite aux lettres qu’il dort avec.
C’est le genre de pensée qui me vient dans un moment pareil. Il faut vraiment que je sois dans un sale état.
- Réveillez-vous monsieur! Vous avez dormi dehors, vous devez avoir super froid!!
Ouais, ouais. Cette fille m’a tout l’air d’être d’une grande perspicacité.
Je me redresse alors sur mes deux bras, la tête encore dans le pâté et la vue qui peine à revenir à son état normal. Le paquet est toujours là, juste à coté, j’ai dormi avec comme un enfant avec son doudou. Tellement important et mystérieux.
La fille qui m’a réveillé est rousse. Enfin, c’est le premier truc que je remarque chez elle. Et puis, elle est jeune, genre la vingtaine, universitaire et bourrée d’ambitions.
- Vous êtes qui au juste ?
- Votre voisine de gauche, la petite maison juste là!
Et elle me la montre brièvement d’un geste de main. Je ne l’avais jamais vraiment remarquée. En fait, je n’y avais jamais vraiment prêté attention. Une petite maisonnette discrète qui aurait pu appartenir à une énième petite vieille au regard hostile.
- Ah ouais ok. Et bien merci de m’avoir réveillé, j’ai du m’évanouir en allant chercher le courrier cette nuit.
Normal.
- Je m’appelle Amelia ! dit-elle, comme si je venais de lui demander son prénom.
- Heureux de l’apprendre… Moi c’est Conrad et je n’habite pas sur le bord de la route mais dans le fantastique édifice que vous voyez là.
- Arrêtez de me vouvoyer, je pourrais être votre fille.
Comme tu veux ma grande. Je n’ai jamais eu de fille et ça ne risque pas d’arriver.
Une fois debout, je resserre la ceinture de mon peignoir et commence à me diriger vers chez moi quand la fille commence à me rattraper.
- Hey vous avez oublié votre verre! Il pue la vodka, beurk! Fit-elle, comme un enfant qui refuse de manger ses légumes verts.
C’est vrai que j’étais en train de boire quand je me suis vautré comme une merde. Je le prends dans mes mains, constatant qu’il a souffert de la chute de cette nuit. Je cherche alors le bout de verre manquant et coup de bol monstrueux, je marche en plein dessus avec mon pied droit. Pied nu. Ca c’est la précision qui tue. Enfin qui blesse, je fais déjà des traces de sang sur les pavés de mon entrée.
- Putain, vous vous êtes blessé le pied là (toujours avec perspicacité), vite on va s’occuper de çà avant que la blessure ne s’infecte!!
J’ai à peine le temps de gémir qu’elle me tire vers chez moi comme si elle connaissait les lieux. Moi à cloche pieds, en peignoir qui peine à suivre mon hyperactive de voisine. Et toujours avec un paquet sous le bras.
- La salle de bains ? dit-elle une fois passé la porte.
- Heu, au fond du couloir à gauche, mais en f…
- Ok, go !
Et c’est reparti. J’avais l’impression d’être dans la peau d’un otage escorté par un mec du SWAT après une attaque terroriste. Un otage avec un pied en sang.
On arrive dans la salle de bains à toute allure. Elle me dit de me poser sur les chiottes pendant qu’elle cherche du désinfectant et des pansements. Elle fouille un peu et moi j’essaie de ne pas repeindre le sol avec le contenu de mes veines.
- Ok c’est bon, donnez moi votre pied.
J’avais du désinfectant dans ma salle de bains ?
Elle fait sa petite affaire. C’est une petite plaie dit-elle, mais profonde donc c’est pour ca que ca pisse le sang.
Ouais ok, je vois.
Elle a finit de mettre le bandage.
- Bon et bien voilà, ça devrait faire l’affaire. C’est bien, vous n’avez pas gémit ou pleurniché. Vous êtes un dur vous!
Ouais à fond. Je suis déjà bien rodé avec le Vietnam.
- Vous devez avoir faim après tout ce temps passé dehors! Je vais aller vous préparer un petit casse-dalle.
Et là voila déjà partie. Elle se sent déjà chez elle, comme si mon ex revenait à la maison “mine de rien”. Ou comme un huissier de justice.
Enfin bon, pour une fois que j’ai de la compagnie, je ne vais pas rechigner.
Je la rejoins dans la cuisine. Fixé sur deux tranches de pain de mie et une tranche de jambon, elle me dit :
- Elle est cool votre maison. Elle est plus grande que la mienne en tout cas. C’est quoi votre paquet ? ajoute-elle en me jetant un vif regard.
- Je sais pas encore, je l’ai reçu hier.
- Et bien ouvrez-le!
Ouais merci, j’avais oublié ce qu’il fallait faire dans ce genre de situation. D’une grande aide décidément.
Elle me tend un couteau avant même que je pense à en prendre un. D’ailleurs, j’étais encore en train de réfléchir sur la façon de l’ouvrir.
Je coupe les ficelles qui l’entourent et lutte pendant trente bonnes secondes pour déchirer le gros scotch dont il est recouvert. Le paquet est léger, il ne doit pas contenir grand-chose.
Je l’ouvre et atterrit directement dans ma main un paquet de petites horloges digitales. Vous savez, le genre qu’on peut coller partout.
Chose bizarre, elles n’indiquent pas l’heure mais affichent un compte à rebours de 73 heures et 46 minutes. Toutes synchronisées. Je regarde Amelia qui affiche un air excité, excité comme une puce.
Il reste une feuille dans le paquet. Je la prends et jette un œil sur son contenu. C’est un avis de décès.
A mon nom.
Je ne pourrais même pas appeler constat le fait de dire que je m’ennuie. Cette sensation est tellement ancrée dans mon quotidien que ça en est devenu une sorte de fatalité contre laquelle je suis impuissant. Attention, pas l’ennui de la routine, de la stabilité et des formalités. Non, je parle bien de l’ennui du néant, du vide. Observer le temps qui passe, les secondes qui vous fusillent du regard et vous voilà déjà en train de regretter. Les projets à très court terme deviennent pesants, on ne sait pas quoi foutre et cela donne encore plus envie de ne rien foutre. On appelle çà le cercle vicieux de la glande. Un coup de téléphone devient tout de suite un phénomène d’état et les repas une corvée de plus à effectuer. Chaque fin de journée est un regret et le sommeil semble salutaire, car laisser place à l’inconscient, c’est le seul moment où je ne subis plus ma personne.
Le téléphone sonne alors qu’il est 4h du mat, je dors depuis 19h, l’excuse serait que je teste un nouveau rythme de vie. Je décroche instantanément le combiné alors que je suis encore à demi-endormi.
Le sommeil, quand on n’a pas du sang dans l’alcool, diffère de l’inconscience dés lors que l’on a encore des réflexes.
Je marmonne :
- Bordel, qui me fait chier à une heure pareille !
- Ce n’est pas parce que tu n’arrives pas à voir les oiseaux dans la nuit qu’eux ne te voient pas.
Déjà, ce mec me réveille dans mon petit plaisir nocturne avec sa voix de commentateur de documentaire animalier. Ensuite, il me déblatère une connerie que je n’arriverais même pas à sortir bourré.
- Putain mais t’es qui toi ?
- Dans une semaine, cela fera cinq ans, tu as prévu quelque chose ?
Ce qui devait se finir par un “vas te faire foutre” suivi d’un raccrochage furieux est remplacé par un silence inquiété. Je ne sais quoi répondre.
- Je crois maintenant avoir toute ton attention, Conrad.
Ce mec connait mon prénom. C’est vrai que les annuaires existent mais après coup, je me rappelle que je suis sur liste rouge.
- Qui êtes-vous ?
- Tu me vouvoies maintenant ? As-tu peur Conrad ?
- Putain mais est-ce qu’on se connait ?
- Moi en tout cas, je te connais très bien, et je sais que l’ultimatum approche de la fin. Je te demande donc si tu as quelque projet en tête ?
- Je vois pas de quoi vous parlez, qu’est ce que vous me voulez ?
- Tu le sais très bien Conrad, et je suis là pour m’assurer que tu ne feras pas de connerie. Je te souhaite une bonne fin de nuit et à Vendredi mon cher !
- Hey mais…
Et il me raccroche à la gueule. Je suis l’arroseur arrosé.
Je n’ai quasiment aucune relation dans les environs, personne à qui je pourrais parler de mes petits problèmes existentiels. Personne qui aurait un quelconque intérêt à m’écouter me plaindre de mes échecs. Une chose est sûre : je ne suis plus seul maintenant.
Le truc, c’est que je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle.
